L’Assemblée nationale a adopté, le 26 janvier 2026, la proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Face aux inquiétudes liées au cyberharcèlement, à l’isolement ou à la désinformation, Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives et directeur du Laboratoire de Psychologie du Développement et d’Education de l’enfant (LaPsyDÉ, Université Paris Cité/CNRS), éclaire sur cet enjeu de santé publique et appelle à dépasser une vision uniquement négative des réseaux sociaux.
Une proposition de loi aux effets limités
Si l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans s’impose aujourd’hui dans le débat public, sa mise en œuvre soulève de nombreuses interrogations. La régulation des grandes plateformes relève avant tout du niveau européen, notamment du Digital Services Act (DSA), actuellement en cours de déploiement. Sans contrôle strict de l’âge ni accompagnement éducatif, cette interdiction nationale risque de rester insuffisante.
« Si l’interdiction est le seul levier permettant d’imposer une régulation réelle aux plateformes, alors elle peut se justifier. Mais à une condition essentielle : qu’elle s’accompagne de mesures systémiques (régulation des contenus et des algorithmes des plateformes, éducation au numérique, changement des rythmes scolaires, soutien à la parentalité, …). », souligne Grégoire Borst.
Car interdire sans vérification effective de l’âge n’aura aucun effet. Aujourd’hui déjà, l’âge minimum officiel d’accès aux réseaux sociaux est fixé à 13 ans, une règle largement contournée.
Autre point crucial : les algorithmes. Certains réseaux sociaux reposent sur des mécanismes de captation de l’attention, d’anticipation et de récompenses sociales, conçus pour maximiser le temps passé en ligne. Des logiques particulièrement problématiques pour un cerveau enfant ou adolescent encore en développement.
Interdire pour réguler ?
Grégoire Borst plaide pour une régulation systémique : obligation de vérification de l’âge, audits indépendants des algorithmes, éducation au numérique, éducation aux médias et à l’information, éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité et création éventuelle de réseaux sociaux spécifiquement conçus pour les 13-17 ans, sans enfermement algorithmique ni exposition à des contenus inappropriés.
Dans son ouvrage Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ?, il interpelle directement Mark Zuckerberg sur l’abandon d’un projet d’Instagram dédié aux 13-17 ans, pensé comme un espace plus protecteur : sans bulle de filtre, like ni notification. L’abandon de cette initiative montre que le maintien de l’économie de l’attention est une volonté assumée.
Cette logique n’est pas sans conséquence sur la santé des jeunes. Les adolescents sont structurellement en déficit de sommeil, notamment à cause de rythmes scolaires inadaptés : « On sait depuis vingt ans que le collège et le lycée devraient commencer au moins 1h plus tard », souligne Grégoire Borst. Des journées qui débutent trop tôt, combinées à un usage excessif des réseaux sociaux, favorisent fatigue, baisse de concentration, diminution des apprentissages et augmentation du stress. Les écrans viennent alors s’ajouter à un déséquilibre déjà existant, en accentuant la sédentarité et certains risques pour la santé.
Réseaux sociaux : pas une cause, mais un amplificateur
Contrairement à certaines idées relayées dans le débat public, les données scientifiques actuelles ne permettent pas d’établir un lien de causalité directe entre l’usage des réseaux sociaux et les troubles psychologiques : « Aujourd’hui, on observe surtout des mécanismes d’aggravation de symptômes préexistants chez des personnes vulnérables », explique Grégoire Borst. Les adolescents déjà fragilisés sont plus susceptibles de voir leurs symptômes s’aggraver avec certains usages numériques.
Cette vulnérabilité concerne particulièrement les filles. Les études montrent qu’elles présentent davantage de symptômes dépressifs et qu’elles sont plus exposées aux effets négatifs liés à l’image du corps, notamment sur des plateformes comme TikTok ou Instagram.
« Les réseaux sociaux ne créent pas le mal-être, mais ils peuvent le révéler ou l’intensifier », résume Grégoire Borst.
Les réseaux sociaux au cœur de la vie des adolescents
Contrairement aux idées reçues, l’adolescence ne s’arrête pas à 18 ans. Le cerveau n’atteint une maturité comparable à celle d’un adulte qu’autour de 25 ans. Cette période se caractérise par une forte plasticité cérébrale, favorable aux apprentissages, mais aussi par une vulnérabilité émotionnelle accrue et une plus grande sensibilité au contexte social.
La population adolescente est par ailleurs extrêmement hétérogène. L’entrée dans la puberté peut survenir plus ou moins tôt, entre 8 et 12 ans en moyenne pour les filles et entre 10 et 14 ans pour les garçons, ce qui rend toute règle uniforme difficile à appliquer.
Les usages des réseaux sociaux sont également très diversifiés. Certains créent du contenu, d’autres s’informent ou cherchent de l’aide pour les cours ou certains discutent avec des connaissances. Les réseaux sociaux répondent ainsi à un besoin fondamental : la socialisation. À l’adolescence, le groupe de pairs devient central et l’exclusion sociale est extrêmement mal vécue, activant dans le cerveau les mêmes zones que la douleur physique.
« Les adolescents font aujourd’hui exactement ce qu’ils ont toujours fait : maximiser les interactions sociales avec tous les outils possibles et imaginables. », rappelle Grégoire Borst.
C’est ce qui explique un paradoxe souvent mal compris par les adultes. Beaucoup de jeunes se disent prêts à quitter les réseaux sociaux, à condition que tout le monde le fasse. « Ils nous disent quelque chose de très clair : je ne peux pas être le seul à m’exclure volontairement d’un espace de socialisation », ajoute-t-il.
Un message aux adolescents et aux parents
L’interdiction des réseaux sociaux répond-elle réellement à un besoin des adolescents ? Selon Grégoire Borst, la réponse est aujourd’hui probablement non. Il insiste sur l’importance de l’éducation au numérique et sur l’apprentissage progressif de l’autorégulation. « La vie, c’est aussi apprendre à se réguler », rappelle-t-il.
Le chercheur adresse un message clair aux adolescents : ils ne sont pas « en train de devenir idiots » à cause des réseaux sociaux. Aucune donnée scientifique ne le montre. En revanche, être attentif à son sommeil, à son bien-être et à l’augmentation soudaine du temps passé en ligne est essentiel. En cas de difficulté, parler à un adulte de confiance reste fondamental.
Aux parents, il recommande d’éviter les discours anxiogènes, de s’intéresser aux usages réels des réseaux sociaux plutôt qu’au temps passé dessus, et de penser l’accès aux outils numériques comme un apprentissage progressif, adapté à la maturité de chaque enfant. L’enjeu est aujourd’hui de comprendre, de réguler et d’accompagner des usages qui font désormais partie intégrante de la vie sociale des jeunes.
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